ParutionSanté, Société

Quand la détresse des soignants provoque un refus de se faire vacciner

le 28 avril 2020

La prise en charge de la pandémie de Covid-19 se heurte aujourd’hui dramatiquement aux ressources disponibles à l’hôpital. Les situations de crise exigent de pouvoir mobiliser des stocks de ressources, humaines, matérielles ou budgétaires. Ils ont pourtant été asséchés, dans une logique essentiellement comptable, par la recherche continue de gains de productivité.

Toute la question est de savoir si ces évolutions qui se traduisent dans les conditions de travail des personnels soignants produisent des conséquences plus profondes. C’est à partir de cette question que nous avons décidé d’examiner les liens entre conditions de travail et propension des personnels soignants à se vacciner contre la grippe.

Les soignants en état de fatigue émotionnelle

La vaccination, en particulier celle des soignants, est en effet considérée par les experts comme une mesure efficace pour lutter collectivement contre la grippe annuelle. Pourtant, la proportion de personnels vaccinés contre la grippe ne s’établit qu’à 36 % pour les infirmiers et à 21 % pour les aides-soignants. Globalement, chez les soignants, le taux de vaccination s’établit à 45 % en Europe et 25 % en France. Pendant ce temps, la grippe tue annuellement 130 000 personnes en Europe, 10 000 à 15 000 personnes en France.

Il convient de préciser qu’aujourd’hui les médecins et les soignants en poste à l’hôpital ou en maison de retraite n’ont pas l’obligation de se faire vacciner contre la grippe. Seuls les vaccins contre l’hépatite B, la diphtérie, le tétanos et la poliomyélite sont obligatoires.

Les explications généralement avancées quant à ce faible taux de vaccination tiennent à la perception d’une inefficacité vaccinale, à ses possibles effets secondaires mais aussi au fait que les conséquences de la grippe sont tenues pour bénignes. Et progressivement ce déficit de vaccination s’est banalisé.

En face de cela, il existe des travaux sur le lien entre conditions de travail, la pression sur le temps de travail, son morcellement, la disponibilité du matériel, la reconnaissance des efforts accomplis et l’observance des recommandations de prévention. Qu’en est-il spécifiquement pour la vaccination contre la grippe ? Existe-t-il un lien entre cette dégradation des conditions de travail et la propension à se vacciner ?

Notre enquête sur 794 soignants établit un lien étroit entre conditions de travail et vaccination. Ce travail reposait initialement sur l’idée que des conditions de travail dégradées entraînaient un mal-être susceptible de produire une distanciation de la relation à l’autre, une forme de fatigue émotionnelle conduisant au rejet de tout effort supplémentaire demandé par les institutions au nom du patient.

Il s’agissait donc à la fois d’évaluer les liens existants entre conditions de travail et propension à la vaccination, mais aussi de tester l’hypothèse d’une non-vaccination comme étant la conséquence de conditions de travail tellement délétères qu’elles conduisent le personnel soignant à s’écarter de la relation à l’autre et donc des fondements de leur métier.

Pour cela, 794 réponses de soignants interrogés par voie électronique entre février et août 2018 ont été analysées. L’ancienneté moyenne était de 9 ans, 85 % étaient des femmes, 77 % étaient infirmières et 23 % aides-soignantes. 29 % des soignants s’étaient fait vacciner il y a moins d’un an et 39 % ne l’avaient jamais fait. Le travail a été approché à partir de 3 séries de variables mesurant la qualité de la relation avec le management de proximité, le sentiment d’une relation à l’institution hospitalière trahie (qu’on appelle aussi violation du contrat psychologique) et la charge de travail.

Les résultats, obtenus par régression linéaire – c’est-à-dire un modèle qui cherche à établir une relation linéaire entre une variable, dite expliquée, et une ou plusieurs variables, dites explicatives – montrent qu’il existe un lien statistique fort entre ces trois variables et la vaccination.

Autrement dit, les conditions de travail conditionnent la propension à se faire vacciner.

En revanche, ce lien ne passe pas par un rejet de la relation à l’autre. Si statistiquement, l’épuisement de l’altruisme existe bel et bien, ce n’est pas lui qui pousse à la non-vaccination : le lien entre condition de travail et vaccination est direct.

Retrouver sa liberté d’agir et de prendre soin

À partir d’un certain seuil de dégradation, dès lors qu’il y a perception d’un trop fort empêchement à fournir un travail de qualité, le sentiment d’emprise devient trop grand. Il pousse les soignants à tout faire pour conserver leur marge de manœuvre, leur liberté d’être et agir, quitte à rejeter la vaccination, perçue comme une injonction de plus, une injonction de trop.

L’enquête montre ainsi un lien entre la difficulté perçue des conditions de travail, la colère éprouvée vis-à-vis de l’institution associée à un sentiment de perte de liberté et le comportement de non-vaccination. C’est bien l’institution – employeur – prescripteur, perçue comme celle qui empêche le travail d’être comme il doit être, qui est visée par la non-vaccination. En fait, ces résultats montrent l’importance que revêt le cœur de l’activité de « prendre soin ».

Nous avons observé ce qui nous a semblé être une curiosité dans les données de l’enquête sur les conditions de travail de la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) datant de 2016. En cherchant les déterminants du mal-être et du bien-être à l’hôpital, nous avons observé que les contraintes physiques traditionnellement associées à une forme de pénibilité étaient désormais plutôt associé à du bien-être.

Pousser des brancards, soutenir un malade en faisant sa toilette, le retourner ou le redresser dans son lit ne sont pas seulement des contraintes physiques, ce sont aussi des occasions de renouer un lien parfois distendu avec le malade.

Une nouvelle perception de la pénibilité

Après la surprise, il a bien fallu proposer une hypothèse : et si l’activité physique, consubstantielle à la réalisation des soins, était un moyen pour les soignants de se reconnecter au cœur de leur métier ? Les échanges qui ont suivi avec des personnels soignants ont confirmé cette hypothèse : dans un univers où rien ne tient, où l’organisation devient « liquide » (c’est-à-dire qu’il n’y a plus les ressources minimales sur lesquelles s’appuyer pour faire son travail), pousser un brancard ou relever un patient, ramène le soignant à l’essence de son métier et de sa vocation, malgré les difficultés et les douleurs éprouvées.

La pression exercée au jour le jour pour traquer les moindres ressources considérées comme surnuméraires affecte la capacité à prévenir de la maladie comme à soigner. Ce que nous montrons dans ces recherches, c’est qu’en attaquant le cœur du travail, cette traque ne touche pas seulement l’activité. Elle exerce une contrainte psychique sur les individus qui les conduit à adopter des comportements risqués, pourtant très éloignés de ce qui fait leur métier.

La crise du Covid-19 pose la question des priorités hospitalières. Investir dans les conditions de travail, ce n’est pas seulement échanger de l’argent contre de la performance ou du confort, c’est aussi, en contribuant à la prévention, assurer l’efficacité du système hospitalier. En sortant de cette crise, ce dernier aura besoin de conforter le contrat thérapeutique qui lie les personnels soignants à leur institution. Reconstruire à partir de l’activité de chacun et de sa soutenabilité semble une voie féconde.

Cet article est republié à partir de The Conversation. Lire l’article original.

Mis à jour le  3 juin 2020